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 Représentations mentales de l’orgue

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Samuel Delaunay



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MessageSujet: Représentations mentales de l’orgue   Ven 20 Sep - 14:30

L’orgue est une machine, un instrument de musique, mais pour nous autres organistes, également l’objet de représentations mentales. Chaque élément de l’instrument, aussi bien concernant son aspect physique que ses propriétés sonores, alimente nos sens, et peut entrer en connexion avec notre vécu, notre culture et notre imaginaire.
 
Pour expliciter mon propos, j’ai par exemple au fil des années associé certaines registrations avec des tonalités, des tessitures, du répertoire, et des émotions. Ainsi, la tonalité de Fa# mineur est pour moi indissociable, d’un mélanges de principaux et de gambes de 8’joués dans une fugue lente et solennelle telle que la fugue de « Prélude, fugue et variation » de C. Franck.
 
La trompette et le clairon, jeux que j’ajoute à l’aboutissement d’un crescendo dans une forme improvisée de type « arche », sont l’ultime ajout d’énergie. Comme si on activait un feu en soufflant sur les braises mais en réduisant de ce fait la durée pendant laquelle le combustible sera encore disponible. Plus on monte dans l’aigu, plus l’énergie parait importante, mais c’est dans les basses que l’effet destructeur du feu se manifeste : rien n’y résiste. La tonalité de Mib Majeur lui sied à merveille. Est-ce du à la basse en Mib de l’accord final des Litanies ?
 
La soubasse 16’, discrète résonnance, à peine intelligible utilisée seule, évoque une force primitive. Lointain et ténu rayonnement  issu de l’explosion primitive, sa force mystérieuse est bien réelle, et on la remarque surtout quand elle n’est plus là. Dans les dessus, elle ne devient qu’un vulgaire bourdon et perd tout intérêt. Associée aux jeux gambés du récit, elle leur donne la noblesse qui leur manque. Rien ne permet mieux d’illustrer l’apport de ce jeu que l’unique note grave du Jardin suspendu !
 
A suivre …
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darinze



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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Ven 6 Fév - 16:09

Le prestant... lui, c'est le chef, la grande gueule du groupe, le leader.
Un jeu à engueuler? C'est le prestant qui s'en charge. Une blague à sortir? Le prestant la racontera dix fois mieux que les autres.
Il est exalté, exacerbé, extravagant, extraverti. Il parle plus fort que tous autres les jeux de fond, rit plus gras, éternue largement.
Son nom à lui tout seul, trahit toute la déférence que lui porte l'humain qui l'a fabriqué. Le prestant est élégant, le prestant est grand et svelte, le prestant est über-Klasse avec son smoking noir impeccable et ses pompes cirées de frais, et naturellement, c'est vers lui que tous les yeux se tournent en société ; les hommes jalousent sa virilité décomplexée, pendant que les femmes l'admirent en secret.
Le prestant ne participe pas à la registration, non: il la dirige et la domine, lui impose sa voix, lui dicte sa volonté, et tout le monde se range sans discuter sous sa bannière.
Lors de l'accord général, c'est à lui que revient naturellement la charge de servir de référence. Il est dès lors accordé le premier : privilège ô combien précieux, qui dit toute son importance parmi les autres jeux.

Le prestant, c'est FA majeur bien évidemment, quelle question! Et par conséquent sa fille aînée: la BWV540, puissante, omniprésente, omnipotente, exclusive. Une boule de feu qui ravage tout sur son passage et emplit absolument tout l'espace. Bien après le point d'orgue final, la BWV540 résonne encore dans la tête de l'auditeur, comme bien après le relâchement de la touche, les échos du prestant se courent encore les uns après les autres sous les voûtes de pierre.

Quand on choisit le prestant, on choisit à la fois un protecteur et un emblème. Il est l'étendard qui sert à revendiquer et montrer sa présence, mais il est aussi le canon qui sert à se faire respecter de l'ennemi.
Il est choisi pour asseoir le discours, pour en imposer, pour faire dans le solide et le démonstratif. Si parfois la timide flûte peut ouvrir la discussion à sa place, c'est sans conteste le prestant qui énoncera la conclusion et les attendus du verdict. Le prestant ceint les châteaux-forts de larges murailles protectrices ; il est le pilier sans qui il n'y aurait pas de pont ; il est le pare-buffles du 4*4 ; le mât central du chapiteau de cirque, sans qui tout s'écroule et devient semblable à une chiffe molle.

Si les jeux de l'orgue forment une grande famille, alors le prestant en est assurément le père. Nul autre que lui ne saurait revendiquer cette place.


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smsfre



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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Ven 6 Fév - 16:53

Je crois que tout ça est très sujet à caution selon l'instrument sur lequel vous jouez...

Citation :
La soubasse 16’, discrète résonnance, à peine intelligible utilisée seule, évoque une force primitive.(...) Dans les dessus, elle ne devient qu’un vulgaire bourdon et perd tout intérêt.

Pas d'accord du tout. Sur certains gros binious (par exemple, Sacré Coeur à Nancy, III+P, une quarantaine de jeux), la soubasse 16' de pédale remplit très bien l'édifice.
Le bourdon 16' du récit est loin d'être dénué d'intérêt, et on s'en sert beaucoup dans son dessus. C'est un beau relief à des flutes 8' 4' 2' par exemple.

Citation :
Ainsi, la tonalité de Fa# mineur est pour moi indissociable, d’un mélanges de principaux et de gambes de 8’ joués dans une fugue lente et solennelle telle que la fugue de « Prélude, fugue et variation » de C. Franck.

Buxtehude a écrit un prélude en Fa# mineur dont la couleur est tout autre...

Citation :
Si les jeux de l'orgue forment une grande famille, alors le prestant en est assurément le père

Si vous faites bourdon 8' + prestant, la plupart du temps, le résultat n'en impose pas tant que ça...

Quand au choix des tonalités, en dehors des histoires de tempérament inégal, cela varie tellement d'un auteur à l'autre. Même chez Bach, on peut retrouver des chorales harmonisées à un ton d'écart, sans que cela n'en altère la couleur.

C'est comme dire que ré majeur est la couleur des mélanges brillants d'anches. Jouez la même chose en mi, je doute que qui que ce soit ne s'en plaigne.
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darinze



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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Ven 6 Fév - 18:58

Je crois surtout que le petit "jeu" proposé par Samuel fait appel à des ressentis hyper personnels, enfin c'est comme ça que je le vois... nous sommes tous différents, il est rigoureusement impossible que nous ayons les mêmes sensibilités, les mêmes façons d'appréhender les choses, la même façon de considérer un "prestant" ou une "flûte harmonique".
J'ai trouvé sympa cette idée de Samuel car c'est un angle de vue très personnel qui est demandé. Forcément, on va tous en avoir un différent. Et forcément, personne n'aura raison, puisqu'on est dans le subjectif.

Quand j'ai écrit la représentation mentale que je me fais du prestant, ce sont là des images très personnelles.... je ne m'imagine pas être en train d'écrire un article wikipédia sur le prestant! Il est évident que chacun apprécie, ou déteste, ou se contrefout de ce jeu, dans tous les cas, que chacun a une vision de ce jeu qui est différente de celle des autres.
En fait pour pondre mon texte, j'ai pris le premier jeu qui m'est passé par la tête: le prestant. J'ai fermé les yeux, jme suis dit: quand tu te dis "prestant", tu penses à quoi ? et j'ai laissé couler... Smile première image: c'est le jeu le plus fort. Bon, ok, on va partir sur ça... forcément, l'image au final correspond à une description de la vue que j'ai du prestant depuis le judas de ma pensée, qui plus est avec un éclairage correspondant à mon humeur du moment. Bien loin d'une définition universelle!!! What a Face
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Samuel Delaunay



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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Sam 7 Fév - 12:40

Tout à fait cher Darinze !

Mon propos n'est absolument pas d'inventorier les sonorités de l'orgue d'un point de vue organologique et d'en débattre, ou pire encore de les analyser d'un point de vue technique.

Je voulait juste partager sur le vécu intérieur et l'imaginaire que ces sonorités créent.
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darinze



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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Sam 7 Fév - 19:27

Aaaaah jpeux continuer alors ? geek


La mixture c'est comme le bouquet garni.
Vous avez déjà mâchouillé un bouquet garni ? A sec, je veux dire, là, sans rien d'autre. C'est dégueu, moi j'ai essayé une fois. On se demande qu'est-ce que bon Dieu ça vient faire dans notre alimentation: c'est pas bon, rhââ, c'est amer même! ça reste en travers des dents, pt ptttt. Ca nourrit que dalle!
C'est comme le jeu de mixture. Vous avez déjà joué rien qu'avec le jeu de mixture, sans rien d'autre ? C'est dégueu, j'ai aussi essayé. C'est criard, braillard, gueulard, ça casse les oreilles. On ne peut rien en tirer de valable! C'est vraiment la même chose que le bouquet garni: c'est fait de pleins de trucs tout maigrelets, tous mis ensemble, là, qui ressemblent à rien. A la limite, hein, à la limite on se dit qu'on pourrait peut-être essayer de tout séparer, là, comme on trierait le bouquet garni en mettant de côté le thym et le laurier, on isolerait les différents rangs de la mixture, et peut-être on pourrait... bah, pffff, même pas. Sérieux, z'avez entendu ce jeu ? Tout seul ? C'est un jeu qui supporte pas la solitude.
La mixture c'est comme le bouquet garni, ça ne prend son sens que dans le ragoût sonore.
Alors, ça explose...
Ca devient feu d'artifice, ça devient pluie d'étoiles, ça devient soleil. La mixture illumine la pièce. C'est le flash de l'appareil photo. Sans elle, la pâte sonore est fade, sourde, compacte et tassée, mais la mixture l'aère, comme la levure gonfle le pain. Trônant là-haut, à la limite du commun des mortels, elle couronne l'édifice harmonique de sa lumière irradiante. Quasiment, elle en sublime les saveurs...
Ouais, la mixture, vraiment, c'est comme un bouquet garni!
jocolor
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septimanie



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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Dim 8 Fév - 11:59

La définition de la mixture est tout simplement excellente et drôle ! Very Happy
Moi, j'ai une approche assez bizarre de ces jeux, parce qu'ils m'induisent mentalement des couleurs. Par exemple, je "vois" la quinte ou le nasard en orange, la tierce en violet, et les mixtures comme les couleurs d'un prisme.
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lefranc22

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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Dim 8 Fév - 19:30

Jouons donc au jeu des jeux.
Le nazard:
Avec son accent du Texas et se larges épaules, ce gaillard s’impose sans ménagements. Dès qu’il s’introduit quelque part on le remarque et on n’entend plus que lui. Non il n’est pas du tout enrhumé, n’a aucune quinte de toux et s’il parle du nez, c’est tout simplement à cause de son accent naturel. Il n’y a pas à chercher plus loin. Bien moins distingué, mais tout aussi intrusif que son compère le prestant, le nasard est un pur red-neck: l’un porte des escarpins vernis et l’autre des bottes de cow-boy. Cela ne l’empêche d’ailleurs pas du tout de se montrer fier de ses origines européennes, qu’il sait rappeler à tout bout de champ. Moi mes ancêtres, Monsieur, ils ont fréquenté la cour de Versailles. Et déjà à Versailles ils faisaient le joli cœur… mais ils marchaient sur les pieds de tout le monde.
Le nasard adore faire équipe avec le très français et très distingué cromorne, qui a pratiquement le même accent que lui, mais est un peu faiblard de constitution et a parfois bien du mal à se faire entendre. L’un soutenant l’autre, au risque de l’encanailler, ils forment une belle paire de joyeux lurons, un peu vulgaire mais qui ne risque pas de passer inaperçue.
Ce n’est pas comme avec cette pimbêche de tierce, avec sa voix perçante, qui joue les duchesses dans les salons et tente de mettre son grain de sel dans toutes les conversations. Ces deux là ne sont pas faits pour s’entendre; quoique, dans certains cas… Vous avez peut être lu « L’amant de Lady Chatterley ». Mais alors ils tentent au moins de se montrer discrets et se fondre dans la masse.
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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Dim 8 Fév - 22:48

Euhhhhh ... oui ?
Pourtant les associations de nasard et de tierce ne manquent pas: le grand jeu de tierce à la Française et le Cornet...
C'est moelleux, c'est rond, c'est chatoyant... tout en étant d'une belle couleur d'acier.
Mais il y a tierce et tierce. La "grosse tierce" qui est une flute, et la tierce principalisée ou "tierce à mettre dans le plein-jeu" comme on l'appelait au XVIIe siècle. Elle avait déjà disparu au XVIIIe dans l'orgue Français. Polyphonie oblige...
La tierce principalisée s'associe alors avec la quinte - qui est alors aussi principalisée - dans la sesquialtera. C'est un mélange prêt à l'emploi qui peut soit colorer un jeu de fonds soit la "Mixture" (fourniture Germanique).
La tierce s'impose souvent, on dit qu'elle dissocie, quand elle n'est pas très bien traitée. C'est atroce, elle arrache les dents. Il est évident qu'elle doit savoir se faire discrète. C'est comme le gingembre. J'en met dans tous mes plats, mais faut pas qu'on le reconnaisse.
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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Lun 9 Fév - 11:56

Bon, je l’admets, en passant je l’ai un peu maltraité cette pauvre tierce; elle mérite mieux que ça. Mais je visais surtout la petite tierce à la française dont la leste impertinence n’a su l’imposer face au romantisme naissant.
La tierce, c’est comme pour n’importe quel épice: surdosé c’est insupportable, alors qu’employé judicieusement ça peut être délicieux. Il existe d’excellentes recettes à base de tierce, auxquelles il faut goûter dès lors qu’elles sont bien équilibrées. Sans négliger des mélanges plus osés, qui peuvent être désastreux ou savoureux, suivant le goût de chacun.
Et puis la tierce, comme disent certaines publicités, ça récure mieux que tout. Prenez n’importe quelle registration un peu poussiéreuse, n’importe quel jeu qui s’encrasse, comme le rustique mais fort asthmatique quintaton; un petit coup de tierce et ça brille comme un miroir. Vous pouvez passer le doigt, plus une trace de gras! Les facteurs de certains pays, en particulier ceux de l’est de l’Europe, l’ont fort bien compris, usant et abusant de recettes à base de tierce pour astiquer des fonds gambés un peu trop doux; et ça marche. D’ailleurs, je garde toujours un peu de tierce dans le fond de mon buffet: vieille recette de grand-mère.

Et puisque c'est bien parti, je vais en rajouter une louche. Tant pis pour vous.

La voix humaine:
Soyons clair: il n’y a pas une seule voix humaine, il y en a toute un lignée. Les ancêtres, autrefois, étaient chanteurs d’opéra en France et ne se plaisaient qu’à l’avant-scène. C’était un couple très fusionnel. Madame Voix-Humaine excellait dans les rôles de contralto, pleins de sensualité, dont elles pensait (avec raison d’ailleurs) qu’ils étaient faits pour la mettre en valeur. Monsieur Voix-Humaine donnait le meilleur de lui même en baryton-basse, puissant en généreux. Et les deux n’aimaient rien tant que de se produire en dialogues, chacun son grand air avant de larguer la petite troupe d’accompagnateurs et se réunir dans un touchant duo. Rien n’était plus conventionnel, tout le monde le savait, mais c’était ainsi qu’on les aimait. Et après tout, quoi de plus artificiel que l’opéra.
Leurs arrière-arrière-petits enfants, même s’ils ont hérité des beaux timbres de voix de leurs ancêtres, ne semblent plus trop attirés par les feux de la rampe. Mais, par contre, ce sont des conteurs nés. Dès que la voix humaine commence à parler, tout le monde est sous le charme. Pour mieux entendre, c’est à peine si les autres jeux osent murmurer. Il n’y a que la voix humaine qui sache aussi bien évoquer de vieux souvenirs, avec douceur et tendresse. La voix-humaine c’est la « madeleine de proust » de l’orgue: on en aurait les larmes aux yeux.
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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Lun 9 Fév - 14:06

Et je vais en remettre une couche.
La voix humaine:
Soyons clair: il n’y a pas une seule voix humaine, il y en a toute un lignée. Les ancêtres, autrefois, étaient chanteurs d’opéra en France et ne se plaisaient qu’à l’avant-scène. C’était un couple très fusionnel. Madame Voix-Humaine excellait dans les rôles de contralto, pleins de sensualité, dont elles pensait (avec raison d’ailleurs) qu’ils étaient faits pour la mettre en valeur. Monsieur Voix-Humaine donnait le meilleur de lui même en baryton-basse, puissant en généreux. Et les deux n’aimaient rien tant que de se produire en dialogues, chacun son grand air avant de larguer la petite troupe d’accompagnateurs et se réunir dans un touchant duo. Rien n’était plus conventionnel, tout le monde le savait, mais c’était ainsi qu’on les aimait. Et après tout, quoi de plus artificiel que l’opéra.
Leurs arrière-arrière-petits enfants, même s’ils ont hérité des beaux timbres de voix de leurs ancêtres, ne semblent plus trop attirés par les feux de la rampe. Mais, par contre, ce sont des conteurs nés. Dès que la voix humaine commence à parler, tout le monde est sous le charme. Pour mieux entendre, c’est à peine si les autres jeux osent murmurer. Il n’y a que la voix humaine qui sache aussi bien évoquer de vieux souvenirs, avec douceur et tendresse. La voix-humaine c’est la « madeleine de proust » de l’orgue: on en aurait les larmes aux yeux.

Le fiffaro:
Italia, Italia! Le petit fiffaro est né un peu handicapé: incapable de rester dans le ton, toujours à coté de clous et un tantinet chétif de nature. Il n’irait pas bien loin comme ça sans l’aide d’un tuteur. N’importe quel brave jeu de huit pieds fera l’affaire. Mettez les ensemble et c’est un miracle, un coucher de soleil à Capri, amore sur fond de mandolines. Le couple fiffaro-flûte évoque la prière au fond d’une petite église italienne, la Madone au coin d’une rue de Naples, la douceur de la mamma qui console.
Les italiens ont bien essayé de garder pour eux ce petit miracle, mais des petits malins ont fini par le dérober et le couple a franchi les Alpes en douce. Pour que ce larcin ne soit pas trop visible on lui a donné un nouveau nom: Voix-Céleste. Mais c’est du pareil au même et c’est tout aussi émouvant.
Certains esprits bien pensant se demandent ce que cache cette union fusionnelle. Peu importe: ce qui se passe sur les sommiers ne regarde que les facteurs d’orgues.
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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Lun 9 Fév - 17:36

lefranc a écrit:
ce qui se passe sur les sommiers ne regarde que les facteurs d’orgues
alors ça c'est bien trouvé!

@septimanie a écrit:
ils m'induisent mentalement des couleurs
Ben vas-y, bon sang, fais-nous un topo!
Arthur Rimbaud ne s'est pas gêné pour coloriser les voyelles, tu peux bien coloriser les jeux de l'orgue Rolling Eyes
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septimanie



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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Lun 9 Fév - 19:13

@darinze a écrit:

@septimanie a écrit:
ils m'induisent mentalement des couleurs
Ben vas-y, bon sang, fais-nous un topo!
Arthur Rimbaud ne s'est pas gêné pour coloriser les voyelles, tu peux bien coloriser les jeux de l'orgue Rolling Eyes
Ben... je ne peux pas, parce que seuls ces jeux me font figurer des couleurs, parce qu'ils sont brillants et "épicent" bien une registration.
Par contre, pour reparler de la tierce, je vous avouerai que, pour être un ardent défenseur du tempérament égal, il m'arrive de passer en tempérament inégal sur mon instrument (numérique) afin de pouvoir utiliser la tierce avec des accords (attention, pas dans toutes les tonalités !). Le résultat est plein de... "couleurs".


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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Mar 10 Fév - 13:33

Vous en voulez encore? je continue (bien sûr c'est ma façon de voir les choses, qui n'est pas toujours très orthodoxe et cela n'engage que moi):
La doublette:
C’est pour moi la soubrette des comédies, celle qui avec son petit air innocent, mais avec un bon sens imperturbable, s’entend fort bien à débrouiller des registrations qui se cherchent. Avec sa petite voie aigüe et impertinente, la doublette sait se faire entendre sans vraiment trop déranger. Elle passerait presque inaperçue, tant elle se fond bien dans le paysage. Mais, dans certains cas, elle est indispensable. Elle est le grain de sel dans la soupe, qui relève sans dénaturer le goût.
La doublette, en dépit de son petit côté rustique, sait aussi parfois se mettre en valeur. Si vous la débarrassez de cette grande gueule de prestant, elle va vous former, avec un bourdon pas trop lourd ou un gentille petite flûte, un sympathique et guilleret duo de bergers; c’est son côté Watteau.
Sa cousine, la quarte de nasard (avec laquelle on la confond souvent), est beaucoup moins campagnarde et, il faut bien le dire, tout de même plus distinguée. Elle a fréquenté les salons et sait boire son thé sans faire des effets de petit doigt. Elle apporte juste ce qu’il faut de vivacité à une registration qui s’alourdit, tout en sachant se faire oublier. Mais elle aussi, donnant le bras à un petit jeu de huit pieds, vous jouera avec beaucoup de grâce le rôle de la bergère au petit Trianon.

Le quintaton:
Plus paysan allemand que lui, tu meurs. Avec ses gros sabots et son rhume perpétuel le quintaton, à première vue, ne fait pas le poids. Mais ne vous y méprenez pas: le quintaton est un malin et qui cache bien son jeu. Dès qu’il se laisse aller à chanter la tyrolienne, c’est un joyeux drille. Autant il s’essouffle vite dans les vallées, autant il se montre agile lorsqu’il s’élance, baton en main, vers les sommets. Il manque peut-être un peu de souffle, mais son accent cocasse, bigrement sympathique, tranche nettement sur d’autres jeux, certes plus distingués, mais aussi plus respectueux des conventions.
Et si jamais une flûte de quatre, si possible habillée en costume local, vient lui servir une bonne chope de bière, alors là le quintaton va tout d’un coup retrouver sa voix et pousser la chansonnette jusqu’à plus soif. Comme quoi, il ne faut jamais se fier aux apparences: tel qui passe pour un paysan grognon peut très bien s’avérer être un joyeux compagnon.
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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Mar 10 Fév - 20:19

Bonsoir

Merci Samuel d'être à l'initiative de ce sujet !
Je manque de temps pour apporter ma contribution,
mais je voulais absolument féliciter Darinze et Lefranc22 pour leurs élans lyriques.
C'est très agréable de lire vos poésies ... j'en redemande !
On devrait à la fin regrouper vos descriptions imagées dans un petit fascicule:
"registration, poésie et cuisine"

Allez, la suite svp !

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Samuel Delaunay



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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Mer 11 Fév - 1:20

La voix humaine désaccordée (euphémisme) me fait penser à une chœur de vieilles sopranes enrouées. Mégères au timbre maigre qui n'auraient pas du pousser pour atteindre péniblement un ré. Dans les aigus les voix passent en voix de fausset, et dans les graves, ça miaule.

Bref, un jeu raté qui tombe facilement dans le grotesque, là où son ennemi la voix céleste fait se pâmer les romantiques en mal de méditations mondaines.

La Montre, noble et majestueuse, peut tout à la fois faire chanter une polyphonie que renforcer une partie soliste. Elle n'est jamais au chômage !
Un brin orgueilleuse et vantarde, elle fait croire à qui veut l'entendre qu'elle est l'orgue a elle toute seule ! Mais attention, il n'est pas rare qu'un vieux chanoine lui rappelle que sous ses apparences trompeuses, elle n'est parfois qu'un modeste décor de théâtre.

Et pour finir, mon amour : la clarinette. De meilleur naissance que le cromorne, elle en a la pétillante personnalité, mais ne fait elle jamais défaut.
Plus douce que la trompette, moins atone que le hautbois ... elle surpasse tout le monde et séduit les cœurs. Avec un peu d'imagination on peut la servir à toute les sauces, de Couperin à Franck. Bref, l'épouse idéale ?
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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Mer 11 Fév - 12:10

Très intéressant de voir comment chacun se fabrique un petit imaginaire des jeux d'orgue. À croire que personne n'a les mêmes oreilles. Mais on en redemande. Alors en voici:
Le sesquialtera:
Pour de nombreux organistes, le sesquialtera n’est rien d’autre qu’un efficace tampon à récurer. Prêt à l’emploi, facile à utiliser, il redonne du lustre à n’importe quelle registration. Mais dans mon imaginaire, le sesquialtera c’est le furet. Quiconque a, comme moi, eu des furets chez lui sait que ces charmantes petites bêtes s’y entendent pour chambouler une pièce en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, n’hésitant pas à déplacer des objets qui, à première vue, sont bien pros gros et bien trop lourds pour eux. Comme le furet, le sesquialtera excelle à cacher ou, au contraire, mettre en pleine lumière ce qui lui convient. Comme le furet, il sait se montrer enjôleur mais attention, le sesquialtera mord aussi très facilement; ce n’est pas par méchanceté, mais pour jouer. Toujours là où on ne s’y attend pas, comme le furet il court, il court (contrepèterie historique, aussi licencieuse qu’anti-cléricale, que l’on fait chanter aux enfants des classes maternelles, sans songer à mal…).
Le cornopéan:
Comme les muffins et les scones, le cornopéan est une de ces spécialités typiquement brittaniques qui ne s’exporte guère. Je me souviens encore de cet enterrement où j’assistais un ami organiste au splendide orgue anglais de l’église Saint-Sauveur de Dinan, que nous ne connaissions guère ni l’un, ni l’autre. Au milieu des jeux du positif une tirette au nom étrange attirait irrésistiblement les regards: « Cornopean ». Nos mains nous démangeaient de la tirer mais nous avions un peu peur de déclencher les feux du ciel. Qu’allait-il se passer? Pour un enterrement, à part peut-être pour un Dies irae un minimum de retenue est de mise. Nous avons donc attendu sagement que l’église se vide pour nous jeter goulument sur ce mystérieux cornopéan. Nous nous attendions à tout sauf à ça: le son du cor au fond des bois (autre délicieux, mais bien involontaire, double-contrepèt qui avait dû échapper à notre cher Alfred).
Renseignement pris, le cornopéan se veut imiter non pas le cor, mais le cornet à piston. Bon, c’est vrai qu’il est peut-être plus proche de la trompette que du cor. Mais je ne peux plus m’empêcher de songer aux fonds des bois lorsque je rencontre (bien rarement) cette savoureuse curiosité anglaise.
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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Jeu 12 Fév - 11:50

Pris au piège de ce petit jeu des jeux, je continue donc avant d’avoir totalement essoré le sujet. Avec la plus grande partialité et une totale mauvaise foi, en voici donc deux nouveaux, frais pondus du jour.

La Flûte:
Est-ce mon ancienne formation de flûtiste? J’avoue avoir plus qu’un petit faible pour elle. La flûte c’est le juste équilibre entre une montre arrogante et une gambe toute confite en dévotions. Elle est le lait et le miel de l’orgue. Tour à tour douce ou joviale, sainement rustique ou un peu précieuse, la flûte seule ou en bonne compagnie sait se plier à toutes les fantaisies des organistes, sans se faire prier. Elle accepte à peu près n’importe qui à se côtés, même si elle n’apprécie que modérément d’être butinée par ce lourdaud de bourdon, qui ternit son éclat. Aussi ravissante en huit qu’en quatre pieds, elle se suffirait presque à elle seule si ce n’était une petite tendance à être un peu trop modeste dans le grave. Et quoi de plus frais qu’un ensemble de flûtes, de toutes tailles?
Devenu harmonique elle devient plus technique et perd, à mon avis, une grande partie de sa gentillesse naturelle mais elle y gagne en revanche un petit côté romantique et en oublie totalement sa timidité. Nul n’est parfait.
L’usage veut de donner à la montre l’appellation de principal, mais pour moi, tout comme pour bien des facteurs hollandais ou espagnols, ce titre est usurpé et devrait revenir à la flûte. Enfin…

La régale:
Petit jeu économique pour petit instrument de paroisse pauvre, au fond de la Syldavie ou dans l’un de ces improbables pays de l’est dirigé d’une main de fer par Ottokar, la régale est probablement le seul jeu d’orgue à avoir des tuyaux aussi courts, voire pas de tuyau du tout. Un orgue sans tuyau, ça, il fallait le faire. Et comme rien n’est plus facile à dérober, presque toutes régales anciennes ont disparu.
On les bien remplacées par les produits dérivés que sont les harmoniums, accordéons et autres harmonicas, mais c’est le jour et la nuit. La régale, avec ses bonnes joues, ses tresses blondes et son corsage lacé reste irremplaçable. Elle sait aussi bien faire danser que vous tirer quelques larmes. Trop populaire la régale? mon œil: c’est la quintessence raffinée de toute une civilisation en passe de disparaître
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MessageSujet: Re: Représentations mentales de l’orgue   Dim 15 Fév - 2:23

oué il est bon lefranc !
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